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Numéro
59, 5 décembre 2001
LE
JOURNALISME À L'ASSAUT DU "COMPLEXE SCIENTIFICO-INDUSTRIEL"
Si
les chercheurs ne communiquent pas davantage avec le public,
ce n'est pas faute de volonté. C'est au contraire le
résultat d'un choix délibéré:
le refus de partager le pouvoir que leur procure le savoir.
Cette
thèse, qui note l'antagonisme croissant entre science
et société, a fait l'objet de longues discussions
lors de la Conférence internationale de journalistes
scientifiques et techniques, tenue à Tokyo, au Japon,
du 24 au 26 octobre.
Selon
l'Allemand Wolfgang Goede, rédacteur en chef du magazine
de vulgarisation scientifique P.M., les liens incestueux
entre savoir et politique ne datent pas d'hier. Les chamans
basaient leur pouvoir sur un savoir particulier, tandis que
les chercheurs de la Renaissance utilisaient une langue morte,
le latin, pour limiter la diffusion des connaissances. La
tradition se poursuit avec le jargon scientifique moderne.
"Les
chercheurs font des choix de société sans faire
appel au public, déplore-t-il. Ils croient que le public
est ignorant, incapable de faire des choix éclairés
et refusent de communiquer avec lui pour ces raisons."
Les
gens se retourneront-ils contre la science? Wolfgang Goede
ne le croit pas. "Les citoyens ne veulent plus regarder
la science de loin, ils veulent devenir des acteurs. Ce qui
est normal, puisqu'ils financent les travaux des chercheurs.
Pas de taxation sans représentation, disait la révolution
américaine. Aujourd'hui, ce serait : pas d'innovation
sans représentation."
Le
journalisme scientifique, dans tout cela? "Il faut démocratiser
le savoir et permettre au public de décider s'il veut
ces nouvelles technologies ou non. Il faut écrire en
mettant l'accent sur les gens et sur les enjeux sociaux de
la science. Il faut former de meilleurs citoyens en se souvenant
que les gens ne sont pas des bouteilles qu'on remplit, mais
des chandelles qu'il faut allumer."
Un
noble mandat, mais les journalistes auront-ils les moyens
de le remplir? L'Américain Jim Cornell, président
de l'Association internationale des rédacteurs scientifiques
(ISWA), en doute. Le journalisme scientifique est en déclin,
victime de médias plus axés sur le marketing
que la nouvelle : "avec des contenus choisis en
fonction de la publicité, la frontière entre
le journalisme et le divertissement devient mince."
Les
médias spécialisés ne constituent pas
une alternative valable, selon lui. Surtout pas sur Internet.
" Il y a plus de sources, mais le temps total que
les gens consacrent à s'informer reste constant. Et
la télé remplace de plus en plus les journaux.
Quant au web, on y va pour répondre à un intérêt
précis, pas pour élargir ses horizons. Ce consommateur
média minimal risque d'être aussi un citoyen
minimal."
Le
déclin de la science dans les médias généralistes
est d'autant plus difficile à comprendre que l'intérêt
du public demeure très élevé. Neuf Américains
sur dix se disent très intéressés par
les nouvelles inventions et la plupart pensent que la science
a réellement amélioré leur vie. "Mais
seulement 17% d'entre eux se disent bien informés,
conclut Jim Cornell. C'est une occasion manquée."
International
Conference of Science & Technology Journalists
(Tokyo 2001)
http://ppd.jsf.or.jp/icstj/
Philippe
Gauthier
Philippe
Gauthier s'est rendu au Japon à titre de représentant
de l'Association des communicateurs scientifiques et de la
Canadian Science Writers Association, dans le cadre d'un voyage
payé par la Conférence internationale de journalistes
scientifiques.

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