Le Bulletin de la Toile scientifique
Archives des bulletins 2002
Archives des bulletins 2001
Archives des bulletins 2000
Archives des bulletins 1999

 


 

 

Numéro 78, 9 octobre 2002

LE PERE DE LA POLITIQUE SCIENTIFIQUE
C'est sans grand bruit qu'il a quitté en mai dernier les couloirs du ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie (MRST). Camille Limoges, qui laissait alors son poste de sous-ministre, a pourtant marqué le paysage de la politique scientifique du Québec. Cette politique fort attendue, qui avait contribué à faire connaître un jeune ministère de la Recherche... qui, il y a deux semaines, a été fondu avec celui des Finances. Un recul, sanctionne son promoteur (voir Toile précédente).

S'il était possible de presser le cerveau de Camille Limoges pour en extraire les souvenirs, on y lirait un palpitant récit -étalé sur 30 années!- traitant de la gouvernance scientifique du Québec. Plongeant dans les racines de l'histoire de cette discipline -après tout, l'homme a été le premier historien des sciences du Québec- et s'élançant jusqu'aux cimes décisionnelles, les divers épisodes s'emboîteraient comme les volets d'un éventail: enseignement, recherche, fondation et direction d'institutions ou encore politique. De multiples carrières qu'il a embrassées avec le même enthousiasme qui le fait commenter sa deuxième incartade en politique, à la fin des années 90. "Je n'ai pas pu refuser le poste car cela faisait trois ans que j'émettais des critiques sur ce qui devait être fait!"

Le nouveau retraité referme la porte sur une carrière publique pour se consacrer à l'écriture. Une sorte de retour à la case départ car Camille Limoges affirme être un écrivain contrarié. "Jeune, je voulais être romancier. Si j'avais eu plus de talent, ma carrière aurait été tout autre", confie le coauteur du livre Du scribe au savant (avec Yves Gingras et Peter Keating, Éditions Boréal) et de nombreuses autres publications.


Pas d'attrait aux sciences!

Enfant, Camille Limoges ne trouvait pourtant pas d'attrait aux sciences! "Sauf la paléontologie et l'évolution; des curiosités que m'a communiquées mon père, un géologue amateur". Sa formation en philosophie se poursuit par des études d'histoire et d'épidémiologie des sciences. Une passion pour la connaissance qui l'entraîne dans les dédales de l'histoire des laboratoires et des techniques où il tente de retracer la naissance de la recherche ou l'évolution des concepts scientifiques. C'est là qu'il découvre la difficulté de rebâtir le passé à partir de témoignages. "Les scientifiques ne sont pas des témoins très fiables de leur propre itinéraire. Ces personnes âgées avaient tendance à schématiser et à contredire la documentation. Je faisais plus confiance aux archives!"

Son doctorat sur la Sélection naturelle (un livre en naîtra) l'introduit dans l'univers de la recherche. Tandis qu'un diplôme de l'École normale lui ouvre la porte des salles de classes.

Sur sa lancée, Camille Limoges devient en 1968 le seul historien des sciences actif au Québec. Se sentant isolé, il rejoint le stimulant Département d'histoire des sciences de l'université Johns Hopkins (Baltimore). Lorsqu'en 1973, l'Université de Montréal décide de créer un programme de deuxième et troisième cycle en politique scientifique, il se décide à revenir et fonde l'Institut d'histoire et de sociopolitique des sciences. " J'ai recruté des collègues et invité des conférenciers internationaux. C'est de là que date l'élargissement de mes intérêts à des questions de politique de la recherche, politique scientifique, économie de la recherche. "

En 1980, l'administration publique lui tend les bras. Il collabore à l'élaboration de la toute première politique scientifique du Québec. Il entre ensuite au nouveau ministère de l'Enseignement supérieur et de la Science par la grande porte, comme sous-ministre. "C'est là que j'ai arrêté de théoriser et que je suis passé aux travaux pratiques. J'ai mis à l'épreuve ce que je pensais savoir et devoir être fait. Cela a été aussi un apprentissage rude et stimulant de la vie politique".

De retour à la vie universitaire, il participe en 1986 à la création du Centre de recherche en évaluation sociale des technologies (CREST, ancêtre du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie). C'est là qu'il se penche sur ce qu'il appelle la prise en charge sociale de la technologie et la dynamique des controverses publiques: des enjeux qui l'habitent aujourd'hui encore. Il y enseignera durant dix ans et initiera le programme de premier cycle en sciences et société, de l'Université du Québec à Montréal.

Puis en 1997, il prend les rênes du Conseil de la science et de la technologie (CST). "La première politique de 1981 avait été suivie d'un document sur le virage technologique. Puis, durant 15 ans, plus aucune mise à jour. Le gouvernement posait des gestes au gré des initiatives de certains ministres plus éclairés, de lobbys plus efficaces... Il y avait une panne de réflexion politique".

Sous sa gouverne, le CST va accoucher de nombreux avis: "Des formations pour une société de l'innovation" (juin 1998), "L'innovation, une exploration sectorielle" (janvier 1999), "Intensifier l'innovation: les orientations prioritaires" (février 1999) ou encore "L'État acteur de l'innovation" (juin 1999). La politique scientifique lancée par le MRST, en janvier 2000, est directement issue de ces documents de réflexion. "Elle donnait enfin cette vision d'ensemble et permettait d'asseoir le discours sur un consensus général. Cette politique réaffirmait aussi l'importance de la recherche et de sa finalité, l'innovation", commente celui qui était alors devenu sous-ministre au MRST.

Départ annoncé, Camille Limoges a quitté l'administration le jour de ses 60 ans. Son bureau croule sous les projets d'écriture. De la réédition du premier ouvrage scientifique publié par un Québécois, François Blanchet -Recherche sur la chimie appliquée à la médecine, qui va être lancé en collaboration avec le professeur Stéphane Castonguay- à la suite de The New Production of Knowledge (Sage Publications, 1994), Camille Limoges s'attellera également à la rédaction du second volume "Du scribe au savant". Cette nouvelle collaboration retracera l'évolution du scientifique au chercheur, de la révolution industrielle à nos jours. Avec son épouse, la journaliste Louise Lafontaine, il caresse aussi la rédaction d'un ouvrage sur... l'histoire du poivre. En plus d' un projet d'une histoire de l'écologie. Sans compter les articles scientifiques qu'il s'est engagé à écrire... Une retraite active!

Isabelle Burgun