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Numéro
78, 9 octobre 2002
LE
PERE DE LA POLITIQUE SCIENTIFIQUE
C'est
sans grand bruit qu'il a quitté en mai dernier les
couloirs du ministère de la Recherche, de la Science
et de la Technologie (MRST). Camille Limoges, qui laissait
alors son poste de sous-ministre, a pourtant marqué
le paysage de la politique scientifique du Québec.
Cette politique fort attendue, qui avait contribué
à faire connaître un jeune ministère de
la Recherche... qui, il y a deux semaines, a été
fondu avec celui des Finances. Un recul, sanctionne son promoteur
(voir Toile précédente).
S'il
était possible de presser le cerveau de Camille Limoges
pour en extraire les souvenirs, on y lirait un palpitant récit
-étalé sur 30 années!- traitant de la
gouvernance scientifique du Québec. Plongeant dans
les racines de l'histoire de cette discipline -après
tout, l'homme a été le premier historien des
sciences du Québec- et s'élançant jusqu'aux
cimes décisionnelles, les divers épisodes s'emboîteraient
comme les volets d'un éventail: enseignement, recherche,
fondation et direction d'institutions ou encore politique.
De multiples carrières qu'il a embrassées avec
le même enthousiasme qui le fait commenter sa deuxième
incartade en politique, à la fin des années
90. "Je n'ai pas pu refuser le poste car cela faisait
trois ans que j'émettais des critiques sur ce qui devait
être fait!"
Le
nouveau retraité referme la porte sur une carrière
publique pour se consacrer à l'écriture. Une
sorte de retour à la case départ car Camille
Limoges affirme être un écrivain contrarié.
"Jeune, je voulais être romancier. Si j'avais eu
plus de talent, ma carrière aurait été
tout autre", confie le coauteur du livre Du scribe
au savant (avec Yves Gingras et Peter Keating, Éditions
Boréal) et de nombreuses autres publications.
Pas d'attrait aux sciences!
Enfant,
Camille Limoges ne trouvait pourtant pas d'attrait aux sciences!
"Sauf la paléontologie et l'évolution;
des curiosités que m'a communiquées mon père,
un géologue amateur". Sa formation en philosophie
se poursuit par des études d'histoire et d'épidémiologie
des sciences. Une passion pour la connaissance qui l'entraîne
dans les dédales de l'histoire des laboratoires et
des techniques où il tente de retracer la naissance
de la recherche ou l'évolution des concepts scientifiques.
C'est là qu'il découvre la difficulté
de rebâtir le passé à partir de témoignages.
"Les scientifiques ne sont pas des témoins très
fiables de leur propre itinéraire. Ces personnes âgées
avaient tendance à schématiser et à contredire
la documentation. Je faisais plus confiance aux archives!"
Son
doctorat sur la Sélection naturelle (un livre en naîtra)
l'introduit dans l'univers de la recherche. Tandis qu'un diplôme
de l'École normale lui ouvre la porte des salles de
classes.
Sur
sa lancée, Camille Limoges devient en 1968 le seul
historien des sciences actif au Québec. Se sentant
isolé, il rejoint le stimulant Département d'histoire
des sciences de l'université Johns Hopkins (Baltimore).
Lorsqu'en 1973, l'Université de Montréal décide
de créer un programme de deuxième et troisième
cycle en politique scientifique, il se décide à
revenir et fonde l'Institut d'histoire et de sociopolitique
des sciences. " J'ai recruté des collègues
et invité des conférenciers internationaux.
C'est de là que date l'élargissement de mes
intérêts à des questions de politique
de la recherche, politique scientifique, économie de
la recherche. "
En
1980, l'administration publique lui tend les bras. Il collabore
à l'élaboration de la toute première
politique scientifique du Québec. Il entre ensuite
au nouveau ministère de l'Enseignement supérieur
et de la Science par la grande porte, comme sous-ministre.
"C'est là que j'ai arrêté de théoriser
et que je suis passé aux travaux pratiques. J'ai mis
à l'épreuve ce que je pensais savoir et devoir
être fait. Cela a été aussi un apprentissage
rude et stimulant de la vie politique".
De
retour à la vie universitaire, il participe en 1986
à la création du Centre de recherche en évaluation
sociale des technologies (CREST, ancêtre du Centre interuniversitaire
de recherche sur la science et la technologie). C'est là
qu'il se penche sur ce qu'il appelle la prise en charge sociale
de la technologie et la dynamique des controverses publiques:
des enjeux qui l'habitent aujourd'hui encore. Il y enseignera
durant dix ans et initiera le programme de premier cycle en
sciences et société, de l'Université
du Québec à Montréal.
Puis
en 1997, il prend les rênes du Conseil de la science
et de la technologie (CST). "La première politique
de 1981 avait été suivie d'un document sur le
virage technologique. Puis, durant 15 ans, plus aucune mise
à jour. Le gouvernement posait des gestes au gré
des initiatives de certains ministres plus éclairés,
de lobbys plus efficaces... Il y avait une panne de réflexion
politique".
Sous
sa gouverne, le CST va accoucher de nombreux avis: "Des
formations pour une société de l'innovation"
(juin 1998), "L'innovation, une exploration sectorielle"
(janvier 1999), "Intensifier l'innovation: les orientations
prioritaires" (février 1999) ou encore "L'État
acteur de l'innovation" (juin 1999). La politique scientifique
lancée par le MRST, en janvier 2000, est directement
issue de ces documents de réflexion. "Elle donnait
enfin cette vision d'ensemble et permettait d'asseoir le discours
sur un consensus général. Cette politique réaffirmait
aussi l'importance de la recherche et de sa finalité,
l'innovation", commente celui qui était alors
devenu sous-ministre au MRST.
Départ
annoncé, Camille Limoges a quitté l'administration
le jour de ses 60 ans. Son bureau croule sous les projets
d'écriture. De la réédition du premier
ouvrage scientifique publié par un Québécois,
François Blanchet -Recherche sur la chimie appliquée
à la médecine, qui va être lancé
en collaboration avec le professeur Stéphane Castonguay-
à la suite de The New Production of Knowledge
(Sage Publications, 1994), Camille Limoges s'attellera également
à la rédaction du second volume "Du scribe
au savant". Cette nouvelle collaboration retracera l'évolution
du scientifique au chercheur, de la révolution industrielle
à nos jours. Avec son épouse, la journaliste
Louise Lafontaine, il caresse aussi la rédaction d'un
ouvrage sur... l'histoire du poivre. En plus d' un projet
d'une histoire de l'écologie. Sans compter les articles
scientifiques qu'il s'est engagé à écrire...
Une retraite active!
Isabelle
Burgun

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