Le Bulletin de la Toile scientifique
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Numéro 78, 9 octobre 2002

CAP SUR LA CULTURE SCIENTIFIQUE
Interrogez les gens autour de vous, chacun possède sa propre définition de la culture scientifique. Cet "ensemble de connaissances dont a besoin un citoyen pour comprendre le monde qui l'entoure" apparaît d’abord pour Camille Limoges (voir texte précédent) comme un objectif naturel. "Tout le monde se sert d’un ordinateur mais il sont rares ceux qui savent ce qu’on trouve à l’intérieur ou en connaissent le développement industriel. Pourtant, le public s’intéresse à l’envers des choses. L’homme est naturellement technicien", affirme celui qui a passé les 30 dernières années entre Histoire, politiques scientifiques et appropriation des sciences par la société.

Cette vision scientifique de la vie courante, il importe de la mettre en pratique plutôt que de mémoriser des formules. "L’important n’est pas que les gens retiennent le théorème de Pythagore ou connaissent les trous noirs, l’important est de développer la curiosité, l’esprit critique et de savoir où trouver l’information".

Et là-dessus, le Québec ne s'en sort pour l'instant pas si mal, à son avis. À l’heure où les débats polémiques font rage de l’autre côté de l’Atlantique autour des manipulations génétiques et autres avancées scientifiques, le Québec maintient une attente critique. "Nous ne connaissons pas ici de réactions hystériques. Il faut bien avouer que nous n’avons connu aucun gros incident négatif comme celui de la vache folle. La population québécoise n’est pas technophobe", soutient l'historien qui rappelle la sereine pénétration informatique des années 80.

Camille Limoges se réjouit aussi de la maîtrise des nouvelles technologies par la jeune génération. " C’est un domaine qui évolue constamment, rapidement, s’avère parfois difficile à suivre, et nous nous défendons bien. Nos élèves affichent de bons résultats dans les matières scientifiques lors de concours internationaux".

L'ancien sous-ministre du MRST réserve un bon accueil à la réforme scolaire, qui "arrime mieux les sciences à leurs applications", mais reste inquiet devant la diminution des heures de cours ou le manque de formation des maîtres au primaire. Il estime que les universités ont réalisé des progrès depuis le constat pessimiste qu’il faisait il y a sept ans (à lire dans "Camille Limoges. Tout l'art de la controverse", Interface sept-oct 1995).

Mais il garde un oeil circonspect sur l’enseignement des sciences au secondaire et dans les cégeps. "De nombreux enseignants possèdent une vision élitiste. Ils voient les sciences comme un processus de sélection plutôt qu’un apprentissage. Si un professeur dit j’ai un taux de réussite de 60%, j’estime qu’il a échoué à 40%".

Du Conseil du loisir scientifique à la Société pour la promotion de la science et de la technologie, le Québec s’est doté d’infrastructures pour diffuser la culture scientifique. Ces médiateurs du savoir constituent un milieu hétérogène et riche. "Il faut promouvoir cette diversité et l'importance des médiateurs. Et les scientifiques ont également un rôle à jouer là-dedans". Il demeure satisfait du nombre de magazines et de revues disponibles au Québec. "Il faut plutôt songer à étendre le lectorat. L’utilisation d'Internet constitue une nouvelle niche. De nombreuses expérimentations restent à faire". Il constate toutefois que la vulgarisation se fait trop souvent de façon académique, plutôt que de transmettre les grands principes scientifiques et d'initier le public aux origines et au développement des technologies. "Enseigner l’avant et l’après pour tisser une véritable culture scientifique", croit-il.

Et que pense-t-il du fait que la culture scientifique reste partagée entre le ministère de la Culture et des Communications (MCC) et feu le ministère de la Recherche, de la Science et de la Technologie? Camille Limoges reste partisan de cette bicéphalie gouvernementale. Il y grefferait même d'autres têtes! "Ce n’est pas la spécialité d’un seul ministère, c’est la responsabilité de tous de diffuser leur savoir. Il faut plutôt inciter les autres, le MCC mais aussi le ministère de l’Éducation (MEQ) ou encore le ministère de l’Agriculture et de l'Alimentation, à multiplier leurs efforts. À en faire plus !", pense le promoteur de la Politique scientifique où, en janvier 2000, figurait une mystérieuse instance du nom de Science-Atout. Encore dans les cartons, cette structure interministérielle de financement et de coordination permettrait de dégager un budget supplémentaire pour diffuser la culture scientifique.

Science-Atout verra-t-il le jour? Alors que le MRST vient d’être fusionné, de concert avec celui de l'Industrie et du Commerce, avec le méga-ministère des Finances, de l'Economie et de la Recherche, rien n'est moins sûr. "Il est fort probable que des aspects seront négligés, tel celui de la culture scientifique", déplore Camille Limoges.

 

 

A écouter: La première partie de l'émission Les Années-lumière du 29 septembre, qui était consacrée, à l'occasion des Journées de la culture, à la culture scientifique.

http://radio-canada.ca/radio/lumiere/archives/archives2002/septembre2002.html#290902

 

Isabelle Burgun