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Numéro
100, 17 septembre 2003 LA
TERRA INCOGNITA DE LA CULTURE SCIENTIFIQUE
Trois
constats. Un: la pénurie de diplômés en science est un mythe.
Deux: l'enseignement des sciences est de plus en plus orienté vers une
logique marchande. Trois: les relations publiques mènent le monde. Bienvenue
dans les nouveaux territoires de la culture scientifique et technique. Qui sont
également les nouveaux territoires de la science: la façon de pratiquer
la science a en effet beaucoup changé depuis deux décennies, parfois
en mal, et la culture scientifique, la vulgarisation scientifique, le journalisme
scientifique, en subissent les conséquences. Dans Les Territoires
de la culture scientifique, un passionnant ouvrage franco-québécois
qui vient de paraître, issu d'un séminaire international tenu à
Paris en décembre 2000, les auteurs retracent cette évolution. Ou
plutôt, ces évolutions. Prenons par exemple la commercialisation
de la science. L'expression est employée avec de plus en plus d'inquiétude
dans les laboratoires: la recherche est-elle encore libre, ou soumise aux lois
du marché? En culture scientifique, cette évolution s'est traduite
par la montée en puissance des relations publiques. "Au cours
des années 1990, racontent les chercheurs britanniques Jane Gregory et
Martin Bauer, la vulgarisation des sciences biomédicales a été
calquée sur les relations publiques d'entreprises." Les budgets immenses
déployés pour cette promotion leur ont permis de prendre le contrôle
d'une partie de l'actualité: submergés de nouvelles prédigérées,
les journalistes scientifiques se sont pliés progressivement aux critères
d'évaluation des relationnistes, ajoute le professeur de journalisme allemand
Winfried Göpfert. Une évolution rendue d'autant plus facile qu'à
mesure que les relationnistes obtenaient plus de moyens, les journalistes en perdaient
(coupes dans les médias, montée du travail précaire ou à
la pige). Les journalistes, volontairement ou non, ont délaissé
leur rôle d'observateur, d'analyste, de critique, pour se consacrer plutôt
à la "popularisation de la science". Cette sorte de journalisme,
dénonce Göpfert, "a incité les relationnistes à
croire que le journalisme scientifique et les relations publiques des organismes
scientifiques sont dans la même situation, un concept que je juge faux." Exprimé
plus crûment par la sociologue Louise Vandelac, cela devient: "dans
ce monde-marché... la culture scientifique et technique fait malheureusement
trop souvent office de faire-valoir ou de simple stratégie promotionnelle".
Quitte à oublier sa fonction sociale première: donner du sens, développer
l'esprit critique. Dans pareil contexte, il n'est pas étonnant que
l'enseignement lui-même s'adapte. Autant l'enseignement non formel que l'enseignement
formel s'ajustent aux besoins du secteur privé, résume Suzanne Bisaillon,
de l'Université de Montréal. On ne parle plus de développer
des connaissances, mais de développer des compétences. En
culture scientifique, ce nouveau territoire est symbolisé par le discours
à la mode: la promotion des carrières. Tellement à la mode,
s'étonnent les montréalais Pierre Doray, Brigitte Gemme et Guy Gibeau,
que tous les organismes de culture scientifique (sauf un) qui ont présenté
des mémoires au ministère de la Recherche en septembre 2000 se sont
sentis obligés d'y adhérer. Peut-être y a-t-il une
bonne excuse: ne vivons-nous pas une pénurie de main-d'oeuvre scientifique?
C'est ce que tout le monde semble croire. Mais c'est un mythe, lancent Martine
Foisy et Yves Gingras. S'appuyant sur d'abondantes statistiques du secondaire,
du cégep et de l'université, ils concluent qu'il n'y a pas désaffection
des jeunes pour les sciences, mais qu'il y a stabilisation... depuis 30 ans! Au
pire, là où il y a baisse du nombre d'inscriptions, il y a hausse
du nombre de diplômés. Querelle d'experts? Pas si on suit leur
raisonnement jusqu'au bout: cette volonté d'associer à tout prix
culture scientifique et promotion des carrières peut avoir un effet pervers.
"Qu'arriverait-il aux organismes (de) culture scientifique et technique si,
dans un avenir rapproché, nous nous retrouvions dans une situation où
l'orientation vers les sciences et les techniques n'apparaissait plus problématique?" Enfin,
reste une dernière question, tout aussi embarrassante. Sont-ils efficaces,
ces efforts de culture scientifique dont la surmultiplication, depuis 30 ans,
étonne et réjouit: émissions de télé, musées,
groupes voués à l'éducation des jeunes, etc. Efficaces? Pas
si sûr, répond John Dickenson, du H.R. MacMillan Space Center de
Vancouver. "Si nos buts étaient de favoriser l'émergence d'une
société dotée d'une culture scientifique créative...
il est évident que nous n'avons pas réussi. Oui, il y a bien parmi
nous quelques privilégiés qui ont pris plaisir à une telle
société, mais plusieurs s'en sont trouvés exclus." Pas
étonnant, ajoute-t-il, que dans ces circonstances, les gouvernements se
désintéressent de la culture scientifique... (P. Lapointe) Les
Territoires de la culture scientifique, sous la direction de Bernard Schiele et
Réal Jantzen. Presses Universitaires de Lyon et de l'Université
de Montréal, 2003, 314 pages.

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