Le Bulletin de la Toile scientifique
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Numéro 89, 26 mars 2003

COMME UN ROMAN
Dans la littérature, le scientifique est souvent un être mystérieux vivant dans un endroit secret. Une vision romantique, selon Jean-François Chassay, chercheur au département d'études littéraires (UQAM). "Ce n'est pas très loin de certains préjugés que le public entretient sur ses propres scientifiques."

Le chercheur donnait la semaine dernière un séminaire sur "Imaginer la science: le discours scientifique dans la fiction", au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie.

Tout d'abord, une mise en garde. "Tout n'est pas fiction. Le penser serait régresser vers le mythe. Je crois au discours critique et me méfie du relativisme qui envahit le paysage intellectuel. Dire que tout se vaut, c'est faire le jeu des sectes", lance Jean-François Chassay.

La littérature peut toutefois être un moyen de faire sens. Surtout dans des domaines où la représentation s'avère presque impossible, telle la physique quantique. N'est pas Alice qui veut (lire Alice au Pays des quanta, Robert Gilmore, édition Le Pommier). "Nous manquons de mots. Nous avons souvent des difficultés à dire la science".

Jean-François Chassay s'est par ailleurs penché sur la place de Prométhée dans de nombreux ouvrages et articles: cette figure antique qui vole le feu à Dieu pour le donner aux hommes. C'est le symbole de l'accès à la connaissance, à la conscience mais également à la science. Mais c'est aussi un mythe dont l'aspect négatif s'avère largement utilisé: "c'est l'apprenti sorcier, bouffi d'orgueil, dont on ne peut freiner les débordements et qui engendre la colère de Dieu. Ce sera l'ouverture de la boîte de Pandore. Cette vision revient très souvent dans le discours sur la science, particulièrement en période de crise". En bref, Prométhée est surtout coupable de s'attaquer à l'ordre établi. Le "Frankenstein ou le Prométhée moderne" de Mary Shelley: un "monstre qui correspond à la Révolution française", assure le chercheur.

L'un des ouvrages qui a particulièrement attisé sa curiosité -et celle de ses étudiants- est le très médiatisé livre de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires (Flammarion). Michel, chercheur en biologie, gère le déclin de sa sexualité en se consacrant au travail et aux tranquillisants. Tandis que son demi-frère, Bruno, s'acharne en une quête désespérée du plaisir sexuel.

"Le livre a provoqué des réactions haineuses ou dithyrambiques. C'est un fantasme sur la science par le biais de la littérature, une lecture possible -et romancée- de certaines recherches actuelles." Certains critiques ont même parlé d'eugénisme. Et les ventes ont bondi. "C'est un fantasme basé sur la génétique. Il fournit un constat plus qu'une réponse. Ce livre est également une formidable critique de la société de consommation, et de surconsommation, dans laquelle nous sommes plongés. Une société blasée, adepte du Nouvel âge, qui a perdu tout sens critique", affirme le chercheur.

Alors qu'il cite aussi "Small World" de Martin Suter (Seuil), "Le Méridien de Greenwich" de Jean Echenoz (Edition de minuit) ou encore "La procédure" d'Harry Mulisch, Jean-François Chassay achève ses travaux sous la forme d'un livre intitulé Imaginer la science (chez Liber). En marge, il sera possible de découvrir une bibliographie détaillée de 200 titres de romans de science.

Page de Jean-François Chassay:
http://www.unites.uqam.ca/dlitt/chassay.html

Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie : http://www.cirst.uqam.ca/accueil/accueil.asp

Le site de Michel Houellebecq:
http://www.houellebecq.info/

"La procédure" d'Harry Mulisch:
http://www.sitartmag.com/harrymulisch.htm

 

Isabelle Burgun