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Numéro
90, 9 avril 2003 LA
MUSE SCIENTIFIQUE "La plupart des énoncés scientifiques comportent une
dimension poétique. De manière classique, on divise la science et les arts; pourtant,
de nombreux scientifiques réfutent cette séparation. Le ressort du progrès et
de l'inspiration artistique reste l'imaginaire", lance la romancière Élisa Brune.
Et cette jeune femme de 36 ans en sait quelque chose: elle est l'auteur de quatre
romans, d'un recueil de nouvelles et d'un essai. En
visite au Festival littéraire international de Montréal, le Métropolis bleu, la
romancière donnait d'ailleurs une conférence sur "La science est-elle poétique
? Y a-t-il une poésie scientifique?"
"Je pense qu'il y a un télescopage
entre l'imaginaire poétique et la recherche scientifique. De plus, la science
et l'art possèdent des racines communes (maîtrise d'un savoir-faire, exploration,
etc.). Ce n'est pas pour rien que de nombreux scientifiques possèdent une âme
d'artiste. Il n'y a qu'à penser à Einstein", avance la romancière.
Est-il possible de trouver un souffle scientifique dans la
poésie? "Il est plus difficile de trouver des poètes qui versent
dans la science. J'en connais quelques-uns mais ce sont d'abord
des scientifiques. Pourtant, certains artistes cultivent l'ambiguïté,
tel le poète Henri Michaux qui prenait plaisir à plagier le
jargon scientifique et à adopter un discours abstrait".
Bien sûr, il y a toujours les poètes de l'Oulipo
(Georges Perec, Queneau, etc.) mais la recherche s'avère plus langagière (les
fameuses contraintes) que scientifique. Tandis que la science puise dans l'art
et la littérature de quoi s'exprimer. "Plus la science s'éloigne de nos sens et
devient abstraite (physique quantique, génétique, cosmologie), plus il faut trouver
des moyens de la représenter" dit-elle. "Même
dans le réel, tout est poétique", ajoute-t-elle.
Cette jeune femme au
regard limpide s'adonne depuis quelques années à la littérature avec un recueil
de nouvelles, Fissures (L'Harmattan, 1996), des romans: Petite révision du ciel
(grand Prix littéraire France-Wallonie Bruxelles), Blanche cassée, Du sexe masculin
considéré comme un organe, La Tournante et Les Jupiters chauds. "Je ne peux pas
dire qu'il s'agit d'une vocation ou que c'est ce que je voulais faire quand j'étais
petite. J'ai travaillé durant cinq ans dans une agence de communication. Je m'y
ennuyais, alors j'écrivais de petits textes comme exutoire. Cela a donné Fissures".
En plus
de lui ouvrir les portes du journalisme scientifique, ce recueil de nouvelles
amorce la "pompe de l'écriture". Elle enchaîne avec le roman Petite révision du
ciel qui met en scène un mathématicien, puis un autre, Blanche cassée. Les Jupiters
chauds (Belfond, 2002) s'avère être son premier roman scientifique. Le héros et
mathématicien, Vincent (croisé dans Petite révision du ciel), se lance dans l'astrophysique
avec l'objectif de découvrir des exoplanètes tout en menant une vie sentimentale
agitée.
"C'est un roman qui contient de larges pans de reportages scientifiques
(visite d'observatoire, rencontre d'astrophysiciens, etc.) dans lesquels j'ai
conservé les noms et les dates. Le reste, pour la moitié, est de la fiction pure".
Élisa
Brune est également l'auteur de L'Unité de la connaissance (Bernard Gilson éditeur,
2002). Ce "récit de voyage en terre savante" prend comme sujet un colloque scientifique
multidisciplinaire: "J'ai clairement l'impression, assise en retrait dans ce
grand salon d'apparat, de me trouver mêlée aux secrets des dieux, ou à ce qui
s'en approche le plus sur terre. De plus, tous ces champions de la matière grise
vont tenter ensemble la grande unification de la science, sans public ni auditoire
qui pourrait les induire à "bluffer". Nos grands esprits sont là pour travailler
sérieusement et non se disperser à faire étalage de génie..."
Et
le livre se poursuit sur ce ton, sans prétention, tout en familiarisant le quidam
avec le déroulement d'un obscur événement: le lecteur chemine entre les théories
cosmiques de "l'univers chiffonné", puis aborde les mathématiques "profondes"
ou est invité à réfléchir aux limites de la connaissance scientifique. On
savourera le chapitre "Attention au gorille" -la passe d'Axel Cleeremans, chercheur
en sciences cognitives- qui démontre combien il est facile de duper 22 cerveaux
éminents observant un ballon, le tout agrémenté des commentaires de l'auteur sur
les sciences dures et molles! "Mes ouvrages les plus scientifiques
sont véritablement ceux qui font écho au plaisir poétique que me donne la science".
De quoi se réconcilier avec la lecture intelligente! À lire, Elisa Brune,
L' unité de la connaissance: récit de voyage en terre savante, Bruxelles, (Bernard
Gilson éditeur, 2002), sur le site des colloques de Bruxelles: http://www.ulb.ac.be/philo/cdb/elisabrune1.html
Et "Les étoiles peuvent aveugler", une critique de Guy Duplat dans
La Libre Belgique du 26 septembre dernier: http://www.lalibre.be/article.phtml?id=5&subid=103&art_id=81804
Isabelle
Burgun 
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