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Numéro
91, 30 avril 2003 SOUS
LE SARRAU DU DR CRETE Figée sur sa chaise et l'air stressé, le regard flottant
dans le vide, Nathalie C. tente de réciter son texte. Une tentative compliquée
par son casque d'écoute qui lui déverse de hautes fréquences sonores à plein régime
dans les oreilles. C'est du moins ce que nous assure le Dr (Stéphane) Crête vêtu
pour la circonstance d'un sarrau immaculé.
Tentative sadique de plier les
acteurs à ses quatre volontés? Cruel exercice d'improvisation théâtrale? Bluff
scientifico-satyrique? Récemment mis en documentaire par la réalisatrice Vali
Fugulin et la comédienne Sonia Vigneault, "Les laboratoires du Dr Crête" affiche
dorénavant sa douce folie sur grand écran. Devant une salle comble, le film était
récemment présenté au Festival international des films sur l'art (FIFA). Le tout
accompagné d'une conférence donnée par l'auteur-acteur-metteur en scène digne
des meilleures présentations du colloque de l'ACFAS. Humour et second degré en
plus!
"Je me vois comme un créateur chercheur. Mon questionnement était
de trouver un moyen d'amener les gens dans cet univers inconnu pour eux. Le grand
public n'est pas familier avec les codes, les pratiques et protocoles scientifiques;
tout comme d'ailleurs avec le monde du curling ou l'univers de l'adolescence",
annonce Stéphane Crête.
L'actuel codirecteur artistique de Momentum possède
un parcours pour le moins éclectique: improvisation avec la LNI (dans l'équipe
des Bleus), divers rôles à la télévision -dont le mal-aimé Brad Spitfire (Dans
une galaxie près de chez vous, Vrak TV)- sans compter de nombreux rôles au cinéma
et au théâtre. Et jusqu'à tâter de la chanson, comme chanteur-vedette du Boum
Ding Band.
En pénétrant dans l'univers scientifique, ce fils d'un phytopathologiste
d'Agriculture Canada n'arpentait pas tout à fait un territoire étranger. Mais
pas question de jouer au docteur Frankenstein. "Je désirais que mon personnage
soit le plus éloigné possible du savant fou. Je suis parti de ma propre personnalité
en poussant mon côté rigoureux et pointilleux et en mettant en retrait ma folie
et ma délinquance".
Création en quatre temps, "Les laboratoires du Dr
Crête" découle de l'envie de l'homme de théâtre d'inventer et de porter sur la
scène des expérimentations sur des sujets humains (les acteurs) et cela, de manière
très réaliste (avec le langage, les conventions et les codes scientifiques). "J'ai
pris beaucoup de plaisir à jouer avec ça. Plus les expériences étaient farfelues
et extrêmes, comme certaines stimulations sexuelles ou séances d'écartèlement,
plus il fallait que le cadre soit rigide et le protocole crédible".
Afin
de mener ses cobayes volontaires à un "état modifié de conscience" (EMC =?), ou
ce qui en prend l'allure, l'homme orchestre déploie le grand jeu: douleur, hypnose,
psychotropes et stimulation sexuelle. Pour se documenter sur la conscience et
ses modifications, il s'est allié la complicité de Karina Aktouf. Il a eu recours
également à l'élaboration de courtes entrevues avec des scientifiques. "Il s'agit
de pastiches de l'émission Découverte où l'on voit le Dr Crête présenter ses travaux
sur la modification de conscience. Dans le même esprit, le public prend place
dans des lieux plus associés à l'univers scientifique qu'au spectacle, comme l'université
de Montréal", justifie Stéphane Crête.
Ce travail de création prend racine
dans le bouillonnement de création du Grand Théâtre Émotif du Québec, dont Stéphane
Crête était l'un des fondateurs (avec Gabriel Sabourin et Louis Champagne). 1996,
"l'année de l'ébranlement" comptait ainsi 12 spectacles expérimentaux montés chacun
en quatre semaines et qui se voulaient autant de pied-de-nez à la lourdeur des
spectacles institutionnalisés. Ainsi, Nudité explorait l'expérience du voyeurisme
en poussant les spectateurs à se dévêtir, tout comme les acteurs. On a retrouvé
la même inventivité -et ironie?- dans les XII Messes pour le début de la fin des
temps (Momentum, 1999) dont les spectacles envahissaient des lieux pour le moins
inhabituels: hôpital Reddy Memorial, hôtel du quartier chinois, un terrain vague
ou encore un boisé.
Entre le vertige de la création, la stimulation de
l'improvisation et la nécessité de jouer, Stéphane Crête poursuit sa quête. "Je
ne cherche pas pour trouver, plutôt pour expérimenter. Il y a un plaisir à ne
rien prendre pour acquis. Contrairement à la démarche scientifique où la recherche
est verticale, la mienne est plutôt horizontale. Je suis une sorte d'anthropologue
amateur".
"Une seule lettre sépare stimulation de simulation", comme il
se plaît à le rappeler. Car Stéphane Crête désire faire bouger les perceptions,
déplacer les certitudes. En un mot, déstabiliser. "Il n'y a pas une seule vérité.
L'ironie suprême c'est lorsque ça m'amène ailleurs. Lorsque c'est à mon tour d'être
surpris".
Le film capture, avec la même ironie légère, l'aventure de cette
expérimentation théâtrale. "Je serais content de laisser une trace. Le théâtre
est un art vivant qui n'en garde pas beaucoup. Il y a peu de liens entre la scène
et l'université. Entre le jeu et la recherche". Et maintenant, il souhaite écrire
un ouvrage qui témoignerait de son oeuvre. La publication des travaux de recherche
n'est-elle pas le désir de tout bon scientifique? Présentation du
spectacle Les laboratoires du Dr Crête sur le site du FIFA: http://www.artfifa.com/photo-fr/137.asp
Voir aussi, "Dites-nous, docteur Crête?" sur le site de Radio-Canada:
http://radio-canada.ca/culture/theatredanse/v2/200111/26/001-momentum.asp
Le site de Momentum: http://www.momentumtemple.net
Isabelle
Burgun 
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