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Numéro 93, 28 mai 2003

LE CLONAGE, VU PAR LES MÉDIAS

Amateurs de sensationnalisme, erreurs factuelles, archétypes, arguments biaisés... La liste est longue des fautes que les scientifiques -uniquement eux?- attribuent aux médias dans leur couverture du clonage. Pour prendre le pouls de l'étendue des blâmes, il suffisait d'assister à quelques conférences du colloque sur «Les enjeux éthiques et démocratiques de la médiatisation du clonage humain» lors du 71e congrès de l'Acfas.

 

Tout n'est toutefois pas négatif: «les journalistes se sont améliorés. Ils se trompent moins souvent qu'avant et leurs fautes sont bien moins importantes», annonce François Pothier, biologiste au Centre de recherche en biologie de la reproduction de l'Université Laval.

 

Sous la tutelle de l’unité de recherche Ethos Rimouski, différents chercheurs se sont chacun attaché à un aspect différent (connaissances scientifiques, argumentaires, sensationnalisme, etc.) en analysant un corpus d’articles sur le clonage, de Dolly (1997) à Ève (2003).

 

Ainsi, le Pr Pothier devait vérifier au sein des articles -La Presse, Le Devoir, Le Soleil, Le Droit et le magazine L'Actualité- le niveau de clarté, de fiabilité et de consistance des informations. «Je me demandais: est-ce que le journaliste sait de quoi il parle? Est-ce qu'il en parle correctement ou non?»

 

«Nous sommes tellement bombardés d'articles sur les "manipulations génétiques" que cela me permet de prendre les devants. Cela ne sert à rien de rester caché dans son laboratoire et de blâmer les médias. C'est une façon de justifier mon travail sinon qui d'autre le fera?»

 

À l'aide d'un tableau il a donc catalogué les erreurs et les ignorances. Le plus souvent, les journalistes pèchent par excès ou citent un chercheur hors contexte. «J'ai lu que les cellules-souches allaient donner des organes complets (foie, coeur). C'est faux, c'est bien plus complexe que ça. C'est important d'avoir du recul et de faire des nuances. Si le journaliste écrit juste ça, il vend le clonage au public.» Et certaines compagnies, telles Advanced Cell Technology (ACT), s'en servent pour se positionner comme leader et chercher du financement.

 

Mais si l'article du journaliste condamne ces recherches, comment François Pothier fait-il la part des choses? Silence. «Je n'en ai pas vu. Je suppose que j'essaierais d'être objectif», rassure le biologiste.

 

Bruno Leclerc, professeur d'éthique à l'UQAR, s'est quant à lui interrogé sur la capacité du public à se bâtir une opinion libre et éclairée face à la complexité du clonage. «Les articles représentent une masse importante de données brutes. Les journaux n'ont pas de mémoire. Le traitement de l'information répond plus à des impératifs de communication de masse qu'à la réflexion. Ce n'est pas là que l'on initie un débat avec le public.»

 

Et ce traitement peut même glisser vers du sensationnalisme lorsque la nouvelle scientifique s'avère trop rapidement traitée (voir article suivant). Dépouillant un corpus de 113 articles de trois quotidiens (65 de La Presse, 43 du Devoir, 5 du Soleil), le chercheur s'est inspiré du modèle d'analyse du théoricien Jürgen Habermas (voir : http://home.cwru.edu/~ngb2/Authors/Habermas.html ) qui comprend trois niveaux: utile, bien et juste.

 

Son analyse démontre que certains thèmes se dégagent fortement: 43 mentions des prospectives du clonage thérapeutique, 32 de la sécurité du clonage thérapeutique, contre cinq pour le développement économique et trois sur le progrès des connaissances. À noter toutefois, ces premiers résultats ne différencient pas les articles des éditoriaux et des lettres d'opinion.

 

«Les deux sujets majeurs (les risques et les prospectives du clonage thérapeutique) sont abondamment traités -et non pas le clonage reproductif, à l'effet repoussoir- et ils bénéficient d'un préjugé favorable dans les quotidiens. Mais le lecteur ne dispose pas de savoir fonctionnel nécessaire pour faire la part des choses», affirme le chercheur. Celui-ci constate également l'absence de confrontation des idées entourant le clonage reproductif. «Il y a un pré-requis implicite: la technique n'est pas au point, nous en discuterons lorsque ce sera le cas.»

 

Le Pr Jon Paquin de la Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l'université de Sherbrooke s'est de son côté intéressé aux arguments utilisés dans le débat sur le clonage. Unicité de l'individu, transgression de la filiation... «Les arguments évaluatifs et interprétatifs sont très contrastés. Le clonage est souvent nié ou minimisé lorsqu'on parle de sauver des vies, de changer des organes. Au contraire, la pente est glissante vers la "démonisation" lorsqu'on parle de valeurs morales et d'unicité de l'individu». Le chercheur a relevé de nombreuses métaphores (mutant, clones d'Hitler...) qui montrent combien il semble encore tabou de parler de clonage. Enfin, la dissociation des deux types de clonage (reproductif et thérapeutique) permet de qualifier l'un par rapport à l'autre (le mauvais et le bon).

 

Ces différentes études s'inscrivaient dans une plus large recherche initiée par Bruno Leclerc, Alain Létourneau, professeur de la Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie de l'université de Sherbrooke et Allen Leblanc, étudiant au doctorat en philosophie, éthique appliquée à la même faculté. Recherche qui s'inscrit dans le projet GEDS (Projet Génomique et société) de Génome Canada.

 

 

Présentation de la recherche dans le cadre du Projet GEDS:

http://www.cegep-rimouski.qc.ca/milieu/20020226.htm

 

Projet GEDS:

http://www.humgen.umontreal.ca/fr/projects.cfm

 

Groupe de recherche Ethos:

http://www.uqar.qc.ca/ethos/ethos.htm

 

En savoir plus sur Jürgen Habermas (dans Le monde des livres, article de janvier 1997):

http://agora.qc.ca/textes/habermas.html

Isabelle Burgun